Pas besoin d’un Joker, d’un Lex Luthor ou d’un Thanos pour détruire les super-héros : confiez les clefs aux écrivains. 3 romans pour déconstruire ou reconstruire le mythe du surhomme à l’américaine et qui ont eu une influence sur les créateurs de comics.
Qu’est-ce qui distingue le super-héros ? Ses pouvoirs ? Peut-être pas, Batman, Hawkeye ou Black widow n’en n’ont pas. Une identité secrète ? Non plus, Les Quatre Fantastiques ou Luke Cage opèrent sous leurs vrais noms. La mission de faire le bien, de protéger le monde ? Pas sûr, Wolverine, Hulk ou The Punisher ont tués pas mal de personnes et pas toujours pour de nobles causes…
Leur point commun réside dans les actions impossibles à réaliser au commun des mortels et qui relèvent presque toutes du registre héroïque : sacrifice et dépassement de soi. D’autre part, ce sera leur rapport au temps qui va les caractériser. Une vie hors de la continuité, éternelle et identique, malgré le monde qui bouge.
La littérature s’est emparée des super-héros pour les mettre à mal, pour les sortir de leurs conditions héroïque et de leur stase temporelle. Très différents, exploitants chacun un pan de ces mythologies contemporaines qui font aujourd’hui les beaux jours du cinéma, ces 3 romans posent un autre regard sur ces figures incontournables de la pop culture.
Les Extraordinaires aventures de Kavalier & Clay de Michael Chabon, 10/18

Mondialement connu pour son livre, Le Club des policiers yiddish, Michael Chabon a été mis sur le devant de la scène littéraire avec un premier succès : Les Extraordinaires aventures de Kavalier & Clay, prix Pulitzer de la fiction en 2001. Un livre très particulier car il s’intéresse au monde du comics, à ses créateurs originels et propose une relecture des grandes heures de l’âge d’or du comics.
Joe Kavalier & Sam Clay sont les jeunes auteurs de The escapist, un héros inspiré par Mister Miracle de Jack Kirby et son Captain America avec Joe Simon, mais aussi du Phantom de Lee Falk et du Spirit de Will Eisner. Un héros dont le succès fulgurant, qui échappe à ses créateurs, rappelle la cruelle histoire de Jerry Siegel & Joe Shuster, les auteurs de Superman dépossédés de leur création. Leurs parcours empruntent aussi à la relation complexe entre Stan Lee & Jack Kirby, les bâtisseurs de l’empire Marvel, et au tempérament mystérieux de l’ermite Steve Ditko, créateur de Spider-Man & Dr Strange. D’autres auteurs comme Jerry Iger ou Jim Steranko sont également convoqués, réunis par Chabon dans l’essence de Kavalier & Clay et leurs proches. Il les choisit comme archétypes de ces créateurs talentueux pour mettre en scène leur amitié et l’émulation artistique new-yorkaise au coeur de la Seconde Guerre mondiale.
Une réflexion sur la Shoah et l’identité juive vue par des auteurs juifs américain tous d’origine d’Europe de l’Est, dont les familles ont fui les persécutions nazies.
On sent l’urgence et la volonté de produire des comics pour survivre, pour résister. Où les questionnements artistiques se mêlent aux idées politiques, où les plagiats se confrontent aux hommages et où les créateurs vivent des doubles vies bien plus compliquées que celles de leurs super-héros. L’auteur évoque ainsi la place de l’homosexualité dans l’Amérique des années 40, l’intégration des immigrés juifs et du regard de l’Autre dans un pays en plein changement.
Pas besoin d’être un lecteur de comics pour apprécier cette belle histoire d’amour et d’amitié entre Joe, Sammy et Rosa. Pas besoin d’être un fan de prestidigitation pour aimer cette fiction pleine de subterfuges et de portes dérobées. Mais si ces deux mondes vous parlent, vous y trouverez des clins d’oeil et des références qui vont nourrir vos lectures pendant longtemps.
Supernormal Robert Mayer, J’ai Lu
Après l’invention de la figure du super-héros, Robert Mayer questionne son utilité, sa légitimité dans un roman cynique et drôle où l’un des grands héros de la terre se cache derrière son identité secrète. David Brinkley aka Rodney a été l’égal de Superman, de Batman et de tous les héros Marvels, mais ils ont disparu. David est le dernier des super-héros vivants, avec Wonder Woman et Captain Mantra, et ils sont tous trois à la retraite. Plus besoin de sauver le monde, David est confronté à d’autres questions épineuses comme sa perte de libido, ses angoisses sur les prêts bancaires ou sur l’éducation de ses enfants.
À l’aube d’un complot mondial et du réveil des super-vilains, David va devoir remettre son costume malgré les kilos en trop et réapprendre à voler. Une opération délicate pour le surhomme qui se demande si sa grande faiblesse vient de sa longue retraite ou d’une exposition antérieure à la Cronkite (équivalent de la Kryptonite de Superman, pour le héros au cheveux bleus.) N’ayant plus les forces de sa jeunesse, David se lance dans une enquête façon polar pour démasquer les terroristes qui menacent le monde. Une enquête à plusieurs niveaux, entre les bas-fonds new-yorkais et les camps d’entrainements de tueurs en série.
Un livre qui a influencé les plus grands scénaristes de bande dessinée d’Alan Moore à Grant Morrison en passant par Neil Gaiman, Mark Waid ou encore Kurt Busiek qui signe une très belle préface. Un livre qui a marqué le genre au point que bon nombre d’oeuvres clefs du genre comme Watchmen ou le film d’animation Les Indestructibles lui doivent beaucoup. Chef-d’œuvre méconnu, drôle et saisissant il a fallu attendre quarante ans, après sa publication, pour voir une traduction française.
La vie sexuelle des super-héros de Marco Mancassola, Folio

Un cran plus loin que Supernormal, La vie sexuelle des super-héros de Marco Mancassola montre la fin des super-héros. Une fin inéluctable et peu glorieuse. Premier roman de l’italien Marco Mancassola, qui fait l’effet d’une bombe dans la rentrée littéraire de 2011, il imagine les sombres derniers jours de Batman, Superman, Mister Fantastique, ou Mystique. Une à une ces figures que l’on croyait indestructibles se font assassiner (un procédé clin d‘oeil à Watchmen d’Alan Moore et Dave Gibbons) et, par ces meurtres, le public découvre leurs vices cachés.
Chez Marco Mancassola la fin de super-héros est marquée par la sexualité, comme si c’était le seul acte qui avait de l’importance, qui les gardait vivants ou qui leur laissait une part d’humanité. Un parti-pris étonnant qui invite au voyeurisme et au sensationnalisme avec des scènes pornographiques et des meurtres glauques. Avec pour fils rouges un mystérieux médecin qui révèle secret après secret et un flic omniprésent qui enquête sur les anciens héros dès réception de la même lettre d’adieu qui précède immanquablement leurs mort.
Le livre se joue des références, laisse des indices aux lecteurs de comics, mais brouille aussi les pistes. Mystique, la mutante métamorphe feuillette un exemplaire du livre La vie sexuelle des super-héros. Comme pour rappeler que ce livre mutant peut lui aussi travestir son apparence. Un livre atypique qui s’amuse avec les super-héros en détournant les codes, qui se rapproche d’American Psycho de Bret Easton Ellis dans le traitement des personnages en anti-héros et de la description froide de leurs émotions.
Si vous voulez compléter ces lectures, plusieurs auteurs se sont attaqués au genre avec plus ou moins de grâce : Un certain Petrovitch de Fabrice Lardreau (Léo Scheer), Les premiers de Francois-Xavier Molia, (Seuil), Fuckwoman de Warwick Collins (10-18), Comment je suis devenu super-héros de Gérald Bronner (Les Contrebandiers).
Je vous recommande particulièrement : Le dernier de son espèce d’Andreas Eschbach ( L’atalante) sur un cyborg solitaire qui n’a pas pu devenir un héros. Et Un jour je serai invincible de Austin Grossman (Calmann-lévy) qui offre la vedette à un super-vilain. Ou encore American gods de Neil Gaiman (J’ai lu) qui ré-invente sa propre mythologie et héros dans un genre proche.

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