
Romancier inspiré puis poète maudit, auteur à succès avant de finir incompris… Snoopy incarne toutes les facettes de la figure de l’écrivain romantique. Parmi la galerie de personnages qui peuplent les bandes dessinées des Peanuts, le chien de Charlie & Sally Brown a une place à part. Le beagle est probablement l’écrivain fictif le plus célèbre au monde : un chien auteur d’une œuvre lue par des millions de lecteurs, à travers les cases du strip créé par Charles M. Schulz en 1950. Dans les années ‘50, Snoopy est un chien. Compagnon muet de la bande avant de progressivement se dresser sur 2 pattes, se mettre à penser puis parler. Snoopy passe du chien de compagnie au personnage central du strip, au point de voler la vedette à Charlie Brown.
En marge, la carrière littéraire du beagle commence en juillet 1965 dans une série de 6 strips où on le voit traîner une machine à écrire sur le toit de sa niche et taper les premiers mots : « It was a stormy and dark night. [C’était une nuit sombre et orageuse] ». Le lendemain, il reçoit une lettre d’un éditeur avec un chèque qui réclame un autre texte, Snoopy se jette sur sa machine et tape une « nouvelle » accroche : « It was a stormy and dark night. ». Un nouveau chèque, une nouvelle publication et le chien attaque un « nouveau » texte : « It was a stormy and dark night »…
15 ans après sa première apparition dans la bande des Peanuts, Snoopy s’illustre avec ce talent nouveau ; lui qui est aussi connu pour être un grand pilote de la 1re Guerre Mondiale (sous le pseudo de Flying Ace), comme un poseur (a.k.a. Joe Cool), mais aussi « l’avocat le plus célèbre du monde » ; il sera désormais « l’écrivain le plus célèbre du monde ».
« It was a stormy and dark night »,
mais alors très très stormy
(et vraiment dark)

L’humour de répétition est une constante chez Charles M. Schulz, et la carrière littéraire de Snoopy n’échappe pas à la règle. Cette répétition extrême de « It was a stormy and dark night » dans ces 6 premiers strips (puis au fil des années) a renforcé le côté décalé et cliché de la phrase qui a été accommodée à toutes les sauces par « l’écrivain le plus célèbre du monde ».
Cette phrase, qui va devenir la « signature littéraire » de Snoopy, de son succès fulgurant (et unique) dans sa longue carrière de pages froissées, est empruntée à un véritable romancier anglais du début du 19e siècle, Edward Bulwer-Lytton. Ce morceau de phrase est le début du roman Paul Clifford publié en 1830 que Schulz trouvait assez cliché et suranné pour en faire l’exemple parfait de l’écrivain pompeux.
Si vous êtes curieux, l’intro complète est « It was a dark and stormy night; the rain fell in torrents—except at occasional intervals, when it was checked by a violent gust of wind which swept up the streets (for it is in London that our scene lies), rattling along the housetops, and fiercely agitating the scanty flame of the lamps that struggled against the darkness. »
Le ballet des pages froissées

Après cette série inaugurale de 6 strips en 1965, la littérature de Snoopy va se cantonner aux essais, aux frustrations, au syndrome de la page blanche, aux réflexions sur l’écriture, au questionnement du talent, à la découverte des codes ou des genres avec un auteur qui doute.
L’image de Snoopy qui tape à la machine sera vite concurrencée par l’image de Snoopy froissant une page ratée. Un strip présente Woodstock, ce petit oiseau jaune qui l’accompagne, en train de construire un nid avec les feuilles froissées par son ami écrivain. Les lecteurs vont découvrir toutes les facettes de l’écrivain romantique, ce mythe de l’artiste qui attend l’inspiration et se démène en solitaire tandis que le monde continue de tourner.
Il peut être un auteur complexe, comme dans ce strip où il écrit seulement le mot « The … » puis attend, réfléchit et explique « Un bon écrivain doit parfois chercher pendant des heures pour trouver le mot juste. » Il écrira bon nombre de dialogues de Joe Jacket dans le Grand Nord, des polars en cascade, des histoires d’amour à n’en plus finir, des fictions météo…Mais le plus souvent cette prose traduit son état d’esprit, ses inquiétudes, ses sentiments sur la page : au fil des gags, on ne sait plus si Snoopy écrit de la fiction ou si c’est une sorte de journal intime.
Inspiré, Snoopy l’est assurément. Schulz s’amusant à faire de l’animal écrivain une figure récurrente du strip tout au long des 35 ans de publications qui ont suivi cette 1re incursion. « L’écrivain le plus célèbre du monde » refait son monde, écrit des lettres, des fictions policières, des westerns, des romans d’amour, des biographies, des ouvrages de théologie… Rien ne lui échappe si ce n’est l’aboutissement de ses œuvres sans cesse inachevées, non publiées.
Humour de niche

Dans ces bandes, Snoopy écrit si souvent le même incipit que le running gag souligne que la vraie réflexion est ailleurs. Le beagle écrit, envoie ses manuscrits, reçoit des lettres de refus, attend des conseils et réagit aux critiques.
Il existe un recueil de strip qui s’intitule Snoopy’s Guide to the Writing Life où l’on retrouve les planches de Schulz où le chien offre ses conseils, des gags commentés et complétés par d’autres conseils de 30 écrivains vedettes comme Ray Bradbury, Elizabeth George, Elmore Leonard, Danielle Steel…
Ces conseils, Snoopy les dispense depuis le toit rouge de sa niche. Cette tanière, dont il persiste à n’habiter qu’à l’extérieur, est la métaphore de l’imaginaire de l’écrivain : la matrice des idées invisibles que l’artiste doit traduire sur la feuille avec sa vision, ses mots, sa personnalité depuis son point de vue unique (le toit) sans jamais y accéder vraiment.
En écrivant, en lisant sur sa niche, il en fait à la fois son bureau et le lieu de tous les possibles. Cette niche dont on ne voit jamais l’intérieur et qui regorge d’objets sert à la fois de bureau, de lit, de canapé, mais peut se transformer en avion ou en salle d’expo de tableaux de Van Gogh selon ses désirs.
Si Snoopy écrit parfois 1 mot par jour, il en fait de même avec ses lectures. Il attaque son livre de chevet : Guerre et Paix de Léon Tolstoï. De l’œuvre à la forte pagination, on le verra lire 1 mot par jour. Une posture amusante qui rappelle que Snoopy est comme beaucoup de jeunes écrivains : il souhaite avoir écrit plutôt qu’écrire. Il aime le statut d’écrivain plus que l’écriture ; et Schulz rappelle discrètement qu’on ne devient pas auteur sans lire.
Charles M. Schulz se moque de cette posture de l’écrivain débutant, mais célèbre l’imagination. Le secret qui se cache dans ces strips, depuis cette première nuit sombre et orageuse, est peut-être la plus grande leçon d’un créateur à ses lecteurs : de ne jamais oublier que lire, c’est déjà créer.


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