Le Temps Des Grelons

Après Le Dit du Mistral, un premier livre très remarqué et apprécié (prix Première Plume 2020, Prix des Rencontres à Lire de Dax 2020, Prix du Livre Cogedim Club 2021), Olivier Mak~Bouchard revient avec un nouveau roman surprenant : Le temps des Grêlons, fable connectée à notre époque, depuis les hauteurs du Luberon ou du Plateau d’Albion. Pleins de surprises, ce nouveau récit qui lorgne du côté de l’anticipation tout en conservant cet ancrage régional qui avait fasciné les lecteurs dans le Le Dit du Mistral, se penche sur une bande de gamins qui vont grandir dans un monde où les appareils photo et les caméras n’enregistrent plus la présence humaine. Ou plutôt si, l’enregistrent, mais ne la diffusent plus, créant des avatars des personnes capturées par l’objectif, qui reviennent sur Terre : les Grêlons. Imaginez-vous croiser Arthur Rimbaud en Provence ou Hitler à Paris… Ces événements incongrus s’enchaînent avant que le monde ne prenne conscience qu’il va falloir gérer ces “réfugiés temporels” qui deviennent de plus en plus nombreux tandis que la technologie démocratise la photo. Raconté à hauteur d’enfant, le roman suit le parcours de 3 jeunes amis qui vont vivre différemment le délicat passage à l’âge adulte à l’heure où le fascisme sourdre, où les réseaux sociaux se font toujours plus intrusifs et où la poésie apparaît comme un dernier îlot de résistance à la bêtise.

Désireux d’en savoir plus sur  l’univers si original de ses ouvrages, nous vous proposons un entretien exclusif avec l’auteur, qui vit aujourd’hui à San Francisco.

Dans vos deux romans, l’intrigue est liée à l’orage : celui qui dévoile la source dans Le Dit du Mistral, et celui, plus symbolique, qui lâche les Grêlons dans votre nouvel ouvrage. La nature occupe-t-elle une place à part chez vous ? Ou doit-on y voir une métaphore du changement ?

Olivier Mak~Bouchard : Bien vu, je n’y avais pas pensé ! Dans Le Dit du Mistral, oui, c’est la nature, le destin, les dieux qui décident de se rappeler à nous. Peut-être pour faire ressurgir un certain passé injustement oublié. Dans Le temps des Grêlons, c’est toujours la nature, la planète, mais plutôt dans une dimension physique, qui nous dit stop, et par là même de faire attention à ce que nous sommes en train de faire. Dans les deux cas, l’orage intervient pour mettre fin à une situation dont tout le monde s’accommode, mais qui cloche sous certains angles.

Le temps des Grêlons a des accents SF, mais il y a une forte incursion du réel avec la montée du fascisme en France à l’aube de l’ élection présidentielle de 2022, ou le côté “auto flicage » des réseaux sociaux. Était-ce une envie d’ancrer le livre dans notre époque ?

Olivier Mak~Bouchard : Je parlerai plutôt d’anticipation. Ou de réalisme magique. Mon idée, dans ce livre, était d’aborder des sujets sérieux, assez lourds, mais en évitant si possible les discours surannés, le côté donneur de leçons qui est pas mal rabâché. J’ai donc imaginé de voir le monde à travers les yeux d’un enfant qui décrit de manière très simple des évènements très compliqués.

Les deux livres sont portés par des narrateurs assez naïfs, assez jeunes, surtout dans Le temps des Grêlons. C’est une manière de rendre le quotidien plus merveilleux ? De grandir avec le narrateur ?

Olivier Mak~Bouchard : Cet enfant se heurte à la violence des adultes et refuse de grandir. Sa naïveté, la simplicité de son style d’expression surprend au début, mais au fil des pages, le lecteur voit sous un prisme différent des choses qu’il ne connaît que trop bien et auxquelles il s’est habitué au fur et à mesure des actualités. Les redécouvrir par les yeux d’un enfant en fait ressortir le caractère éberluant.

Du coup, ce sont ces thématiques qui ont guidé la construction de votre livre ou ont-elles fait incursion dans la fable ?

Olivier Mak~Bouchard : Les thématiques étaient sur la table d’entrée de jeu. Plus j’y réfléchissais, plus le style de narration enfantin et la fable m’ont semblé s’imposer : ces éléments me permettaient de traiter ces thématiques sous un œil neuf et au final assez inédit. Ils m’évitaient le côté donneur de leçons et mettaient en exergue la poésie amère que je voulais donner au texte.

On sent aussi l’influence des différents confinements avec ce narrateur coincé sur le Plateau d’Albion, non ?

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Olivier Mak~Bouchard : Pas forcément. Le livre est basé sur une géographie que l’enfant a dans sa tête : il a son petit monde, ne se rend pas bien compte des durées et des distances. Cela se traduit par un univers assez restreint au final.

Le livre s’ouvre sur une  citation d’Hugo Pratt, pourquoi lui ?

Olivier Mak~Bouchard : Je n’étais pas particulièrement cultivé lorsque j’étais adolescent. Disons que je suis passé un peu à côté de certaines choses au lycée. Un jour, un ami m’a conseillé Corto Maltese en Sibérie. J’aimais beaucoup la bande dessinée, mais je n’avais jamais touché à Hugo Pratt. Par peur du noir et blanc sans doute. Bref, j’ai acheté l’album sur un coup de tête et au gré de la lecture je suis tombé sur « Sensation », le poème de Rimbaud dont Pratt avait intégré des extraits. Ça a été un choc. Comment se pouvait-il que ces mots, ces poèmes que je trouvais si barbants en cours, aient autant de puissance associés à ces images, là, sous mes yeux ? Ça a été le début d’un éveil. Et puis cette citation convient parfaitement aux conditions du livre : il faut neutraliser la dimension Temps pour le comprendre vraiment.

“J’aime beaucoup introduire des niveaux de lecture cachés, des mécanismes narratifs un peu espiègles”.

Pratt était passé maître dans l’art de se faire passer pour d’autres, cela vous a-t-il inspiré ?

Olivier Mak~Bouchard : J’aime beaucoup introduire en effet des niveaux de lecture cachés, des mécanismes narratifs un peu espiègles. Lorsqu’on lit un livre, il arrive souvent qu’on pense l’avoir compris, puis découvrir lors d’une deuxième lecture qu’on était loin du compte. C’est souvent comme ça dans la vie d’ailleurs.

En parlant d’auteurs et d’inspirations, ce livre est un bel hommage à Rimbaud. Il en est un personnage clef, et l’on y trouve des références à ses poèmes  “Le Bateau-Ivre”, ou « Voyelles ». A-t-il une importance particulière pour vous ?

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Olivier Mak~Bouchard : Pratt m’a ouvert à Rimbaud, qui m’a ouvert à la poésie, qui m’a ouvert à la littérature, qui m’a ouvert sur tout…. Après Le Dit du Mistral qui avait dans son ADN Giono pour la Nature, Pratt et Rimbaud étaient des passages obligés pour l’enfance, l’obligation de grandir, les amitiés éternelles. Rimbaud est dans notre mémoire française l’éternel adolescent : c’est comme s’il n’avait jamais grandi dans la vraie vie après une certaine étape. Il a écrit ce qu’il avait à écrire, puis a décidé de ne plus écrire du tout et a tout plaqué. Rimbaud était le meilleur ami possible pour le petit héros du roman : lui aussi a  peur de grandir, de passer à l’adolescence symbolisée par Arthur. Les deux sont coincés à des étapes différentes, mais se ressemblent beaucoup au final, en refusant les évolutions que nous oblige le monde.

La poésie devient littéralement un acte de résistance dans le livre, cette figure « rebelle » était le bon véhicule ? 

Olivier Mak~Bouchard : Il y a plusieurs dynamiques dans le livre : juridique, économique, politique… Elles essaient de monter en puissance jusqu’à un certain point avant d’échouer. Seule la dimension artistique arrive à embrasser cette évolution du monde contemporain sans se renier, jusqu’à apparaître l’unique porte de sortie à la fin du livre.

Vous citez également Guillaume Apollinaire, dont quelques vers de « C’est » ou de « Photographie » illustrent parfaitement cette absence de la photo ou son côté « diabolique » face aux souvenirs. La photo qui disparaît, c’est une manière de remettre l’écrit au centre dans une époque où l’image est omniprésente ?

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Olivier Mak~Bouchard : Oui. Ces poètes ont écrit quelques mots, quelques lignes, et ce sont devenus de purs morceaux d’éternité. Aujourd’hui, vous prenez une photo, elle est partout, et le lendemain, elle est déjà périmée, oubliée.

Comment travaillez-vous en général ? Vous avez un rythme quotidien ? Vous prenez beaucoup de notes avant de vous lancer ? Vous faites un plan précis ou vous avancez en défrichant ?

Olivier Mak~Bouchard : Je travaille une heure le matin avant d’aller bosser. Je note les idées de développement qui me sont venues pendant la nuit. Et le soir, c’est la rédaction : deux heures, voire plus si possible. Pour Le Dit du Mistral, j’avais une idée de l’univers, mais pas forcément du dénouement de l’intrigue. J’ai avancé un peu au fur et à mesure. Pour Le temps des Grêlons, j’avais l’intégralité de l’intrigue et son dénouement posés sur le papier avant de commencer. Je m’étais beaucoup documenté avant d’entamer la rédaction ; et lorsqu’elle commence, j’arrête pour éviter que les détails trop techniques ne viennent embrouiller le récit.

“Je n’écris pas les choses noir sur blanc, je préfère que les lecteurs fassent leur propre chemin”.

Dans Le Dit du Mistral, des citations ouvraient les chapitres. Là, il y a des inserts des circulaires ALB04, des télégrammes, des poèmes… comment avez-vous travaillé la forme ?

Olivier Mak~Bouchard : Le choix des styles, que ce soit terroir pour Le Dit du Mistra ou enfantin pour Le Temps des Grêlons peut faire courir des risques à mes livres : celui de passer l’intrigue ou le message à la trappe, de se faire cataloguer dans une sous-catégorie. L’inclusion de références permet d’introduire des niveaux de lecture cachés qui apparaissent en filigrane, ou en écho : je n’écris pas les choses noir sur blanc, je préfère que les lecteurs fassent leur propre chemin. Je montre une étoile ici, une autre là-bas. À eux de voir la constellation. Dans le cas spécifique du Temps des Grêlons, il y a une réalité très noire, très adulte, très administrative derrière ce récit apparemment candide. Je me suis inspiré du travail d’Hannah Arendt qui a montré comment de simples actes administratifs ont organisé l’horreur au jour le jour. Cela m’a inspiré : et si, au lieu de pointer du doigt, simplement publier des actes administratifs qu’un régime n’aurait pas manqué de mettre en place dans un tel monde…

L’écriture est un peu moins lyrique (au sens propre de l’hommage aux écrivains du Sud) que dans Le Dit du Mistral, mais le livre joue beaucoup sur le langage, sur l’argot des jeunes, sur les régionalismes de ce coin de Provence. Comment avez-vous travaillé cela ?

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Olivier Mak~Bouchard : Oui, je dirai que mon style naturel est celui du Dit du Mistral. J’ai une tendance lyrique assez prononcée. Je voulais faire quelque chose de vraiment différent pour ce second ouvrage : si j’avais continué dans cette veine, on aurait dit que je ne me suis pas renouvelé, ou que je tombe dans le mélo. Et comme je sais que ce naturel lyrique reviendra au galop pour mes prochains livres… Je me suis donc fait violence pour me mettre dans la tête d’un petit garçon de dix ans et parler comme lui. Il n’y a rien de plus insupportable qu’un roman dont le héros est un enfant qui sort des phrases dignes de Normale Sup. Je me suis demandé « comment est-ce que je parlais à cet âge-là » et j’ai observé mes nièces qui ont cet âge, justement, afin de savoir si les mots que j’utilise sonnaient justes.

Les auteurs de référence de la Provence (Giono, Bosco, Pagnol…) ne vont quasiment jamais sur le terrain du fantastique, mais l’effleurent simplement. Qu’est-ce qui vous a poussé dans la voie du réalisme magique et du côté de l’anticipation pour ce deuxième livre ?

Olivier Mak~Bouchard : J’ai toujours trouvé le réel un peu morne, pas aussi beau et riche d’aventures qu’il pourrait l’être. J’ai petit à petit compris qu’il était dommage d’être dans une posture de frustration, de déception, et qu’il ne tenait qu’à moi d’écrire pour matérialiser ce que j’avais en tête. Je ne sais pas si ça fait du bien aux lecteurs, mais ça me fait du bien à moi : vous plongez dans le livre, et pendant un instant vous êtes dans ce même monde, mais un tout petit plus beau, plus trépidant.

“Le Luberon est propice aux légendes et aux mythes. Il a une présence animale, presque mystique”.

Est-ce que le Luberon est une terre qui se prête plus qu’une autre au récit mythique ?

Olivier Mak~Bouchard : Oui, le Luberon est propice aux légendes et aux mythes. Il a une présence animale, presque mystique. Quand j’étais petit, je n’allais pas simplement jouer dans les ocres : j’étais le Sundance Kid qui fuyait la Pinkerton à travers le Grand Canyon. Ça forge le caractère !


Photos : Crédits Olivier Mak-Bouchard – éditions Le Tripode 

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